Les tumultes du monde bousculent le marché du travail suisse. Depuis quelques semaines, le taux de chômage est reparti à la hausse, alors que le nombre de postes vacants se réduit drastiquement. Dans ce contexte morose, une conséquence heureuse: pour les entreprises, il devient plus facile de recruter du personnel.
Est-ce à dire que la pénurie de main-d’œuvre est définitivement derrière nous? Non, car l’accalmie n’est que temporaire. L’essoufflement conjoncturel actuel ne pèse pas lourd face au déclin démographique. L’équation est simple: les jeunes qui entrent sur le marché du travail n’arrivent pas à compenser la vague de départ à la retraite de la génération baby-boom. Ainsi, chaque année, la Suisse perd environ 25.000 travailleurs. Selon les estimations, 300.000 actifs pourraient manquer à l’horizon 2035.
Deux études confirment cette tendance à long terme. Une récente enquête menée par l’Union suisse des professions libérales (USPL) révèle que plus de 70 pour cent des sondés estiment que le manque de personnel qualifié est le principal obstacle à l’exercice d’une profession libérale. Un phénomène qui va prendre de l’ampleur à l’avenir.
L’enquête menée par la Société suisse des entrepreneurs auprès de ses membres montre, quant à elle, que d’ici à 2040 la pénurie de main-d’œuvre dans les principaux métiers du secteur de la construction (mesurée par rapport au volume de travail) devrait atteindre 16 pour cent.
En raison de l’augmentation du coût de la vie, la Suisse perd de son attrait économique pour de nombreux ressortissants de l’UE.
Face à la pénurie persistante de personnel, quelles solutions? L’ouverture du marché du travail permet d’atténuer le problème, mais n’est pas la panacée. Ces dernières années, une grande partie de la demande de main-d’œuvre a pu être couverte grâce à l’immigration en provenance des pays de l’Union européenne (UE). Cependant, rien ne garantit que la Suisse pourra continuer à s’appuyer sur ce levier comme par le passé. Confrontés aux mêmes défis démographiques que la Suisse, les pays membres de l’UE rivalisent d’incitations pour retenir leur main-d’œuvre qualifiée.
Autre constat: en raison de l’augmentation du coût de la vie, la Suisse perd de son attrait économique pour de nombreux ressortissants de l’UE. Cette année, le nombre de départs à l’étranger atteindra même son plus haut niveau depuis dix ans.
Deux autres leviers doivent donc être privilégiés. Il s’agit tout d’abord de promouvoir le potentiel national de main-d’œuvre qualifiée. S’agissant des femmes, qui travaillent majoritairement à temps partiel, cela passe par une meilleure conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Un nombre accru de crèches et des horaires de travail flexibles contribueraient à répondre à leurs attentes. L’employabilité des plus de 65 ans peut également être améliorée, notamment par la suppression de la franchise pour les rentiers de vieillesse en activité lucrative.
Deuxième levier: freiner l’expansion du secteur public. Les effectifs en personnel des administrations publiques augmentent plus vite que ceux de l’économie privée. Et pour cause: à la sécurité de l’emploi, viennent s’ajouter des salaires plus élevés et de généreux avantages sociaux. L’Etat soustrait ainsi au marché du travail des talents que les entreprises se disputent âprement. En parallèle, le fardeau administratif explose. Une inversion de tendance s’impose: les entreprises doivent pouvoir se concentrer sur leur cœur de métier et affecter les ressources humaines à des tâches génératrices de valeur ajoutée.
Le commentaire de Marco Taddei est paru dans «l’Agéfi».