«Réindustrialiser la Suisse est une utopie»

Le vaudois Jean-Marc Probst, l’un des patrons romands les plus en vue en Suisse alémanique et – entre d’autres mandats – vice-président de l’Union Patronale Suisse, ne croit pas à la possibilité d’une réindustrialisation du pays. L’économie suisse doit miser avant tout sur des produits et des services à haute valeur ajoutée. Cette spécialisation permettra de surmonter le défi du franc fort, affirme celui qui dirige l’entreprise familiale Probst Maweg, spécialiste des machines de chantier.

Quel bilan tirez-vous du problème du franc fort pour l’économie suisse?
Le 15 janvier 2015, la décision de la BNS a touché tout le monde. Les exportateurs mais aussi les importateurs dont les stocks se sont dévalorisés subitement par l’effet de change. Deuxième conséquence, il y a eu une pression sur les prix et donc sur les marges qui ont baissé de 10%. Durant cette période nous n’avons pas pu diminuer de 10% nos frais, ni les salaires, ni les charges immobilières.

Les importateurs souffrent-ils d’importations directes depuis l’étranger et via des plateformes internet?
Le commerce craint l’uberisation de son activité. Prenons l’exemple du livre, un domaine que je connais bien, étant l’un des trois repreneurs des librairies Payot. Malgré la concurrence d’Amazon, ce marché est resté relativement stable. Le consommateur n’est pas uniquement sensible au prix. Il aime être conseillé, servi et faire une expérience d’achat. C’est pourquoi Payot a ouvert un coin café dans sa nouvelle librairie à Genève. Mais nous devons aussi réfléchir pour diminuer nos marges afin de rester compétitif. Si dans le livre, le consommateur est prêt à payer un peu plus pour la disponibilité immédiate du produit, dans l’automobile, ce n’est plus le cas. Nous devons vendre à des prix européens avec des charges suisses.

Comment réduire les marges et les coûts de 10%?
C’est compliqué. Il n’y a pas une recette, mais différentes options. Mon entreprise n’a pas remplacé les collaborateurs partis à la retraite afin de diminuer la masse salariale. Il faut inciter ses collaborateurs à être plus efficaces. Nous devons fournir des produits ou des services à haute valeur ajoutée permettant une marge importante. Ou alors empoigner le problème différemment et chercher à produire ailleurs.

Selon certains, lorsqu’on délocalise la production, l’innovation et la recherche partent également à terme?
Je ne le pense pas. Il y a des pays typiques pour produire avec des salaires au moins 5 à 10 fois moins élevés. La Suisse avec ses écoles professionnelles, ses universités et ses chercheurs de haut niveau peut garder la recherche et délocaliser la production. Licencier du personnel, c’est dramatique, mais à un certain moment, la survie de l’entreprise est en jeu. Certains peuvent parfois gagner des parts de marché après une délocalisation et recruter ensuite de nouveau en Suisse.

Comment l’emploi va-t-il évoluer en Suisse?
A mon avis, l’emploi en Suisse va rester stable. Une grande partie des délocalisations ont déjà eu lieu. En raison de la qualité de la formation duale, la Suisse sait donner aux générations futures des instruments pour œuvrer dans un environnement difficile. La Suisse a des valeurs. Elle travaille bien et travaille beaucoup. Il y a aussi un très grand respect entre partenaires sociaux, ce qui est rare ailleurs dans le monde. Chez nous, le patron respecte l’employé. Et celui-ci respecte l’employeur qui est arrivé là par son travail et non pas par d’autres moyens moins nobles.

Ne faudrait-il pas réindustrialiser la Suisse?
Je n’y crois pas du tout. Réindustrialiser un pays comme la Suisse relève de l’utopie. Il nous faut nous démarquer par notre matière grise et par la création de valeur ajoutée, y compris dans l’agriculture, secteur qui verra ses subventions remises en cause. Si la Suisse parvient à entrer, par votation populaire, dans le futur traité transatlantique entre l’UE et les USA (TTIP), le monde agricole suisse va devoir faire des sacrifices énormes. J’aime bien citer le cas du fromage, un marché qui s’est assaini et réinventé, sans l’aide de l’Etat, et dont les exportations ont explosé après la perte de ses protections. Le monde viticole aussi a subi un choc avec la disparition des barrières douanières. Les vignerons se sont adaptés. Le vin suisse n’a pas disparu. Sa qualité s’est même améliorée, malgré l’ouverture des frontières.

Comment expliquez-vous la résilience de l’économie suisse?
Nous avons un système fiscal intelligent. L’entrepreneur suisse peut créer des réserves légalement, ce qui n’est pas le cas par exemple en France, qui limite les amortissements et multiplie les taxes. Lors d’une mauvaise conjoncture, l’entreprise suisse peut ainsi conserver ses emplois et son savoir-faire. C’est un atout lorsque l’économie redémarre. La dissolution des réserves permet aussi aux sociétés de continuer de payer des impôts. L’Etat n’a pas à se serrer la ceinture tout de suite.

Comment l’économie gère-t-elle les conséquences du vote du 9 février sur l’arrêt de l’immigration de masse?
C’est un serpent de mer. Il faut qu’il se passe quelque chose. Les négociations bilatérales sont à bout de souffle. Heureusement, des solutions unilatérales mais concrètes sont enfin en préparation au parlement. Nous ne pouvons pas ignorer le résultat d’un vote populaire. Mais si nous proposons une application pure et dure de l’initiative, nous risquons d’être largement perdants. Sur les bilatérales, nous prenons un risque énorme. Le principe de l’UE, c’est la libre circulation des personnes, des services et des marchandises. En voulant le limiter, nous remettons en cause notre collaboration avec l’UE. Il y a peut-être un avenir pour la Suisse hors de l’UE et sans les bilatérales, mais ce serait très compliqué. L’UDC a déjà fait quelques concessions: les cantons peuvent traiter à part le cas des frontaliers. Pour Vaud, Genève, Bâle et le Tessin, c’est énorme.

La petite taille de la Suisse ne lui permet-elle pas d’être protégée afin d’éviter d’être submergée?
Il y a de telles règles à l’intérieur de l’UE, et des pays comme Malte et Chypres sont protégés. Tous les Polonais ne peuvent pas s’installer à Chypre. La Suisse pourrait obtenir une telle exception. C’est ce qui est en négociation. Je pense que l’UE réfléchira à deux fois avant de dénoncer les bilatérales. Le Brexit est un signe que l’UE doit se remettre en question et comprendre qu’il existe des cas particuliers. Il y a des régions qui cherchent la sécession et des mouvements nationalistes qui peuvent être dangereux. Ce qui se passe en Espagne ou en Allemagne le montre.

L’arrivée de migrants ne permettrait-elle pas de combler le futur déficit de l’AVS?
A mon avis, il faut dissocier les deux choses. S’il y a un emploi, il y a forcément cotisation à l’AVS. Ensuite, savoir si ce poste va être occupé par un Suisse, qui a la formation nécessaire, ou par un étranger, c’est un peu égal. Avec la génération du baby-boom, qui va prochainement arriver à la retraite, un déséquilibre s’est créé entre le nombre de cotisants qui a diminué et celui des bénéficiaires qui a augmenté, aussi en raison du prolongement de l’espérance de vie. Nous devons résoudre ce problème structurel. Nous devons y apporter une solution structurelle, pas des petits réglages.

Que pensez-vous de la réforme des retraites 2020?
Je soutiens totalement la révision 2020. Un tabou qu’il faut briser, c’est l’âge de la retraite qu’il faudrait, bien sûr, l’échelonner selon la pénibilité du travail. L’Union patronale suisse y travaille d’arrache-pied. Comme les partis bourgeois, acquis à la cause, ont la majorité dans les deux chambres, cela pourrait passer. En cas de référendum de la gauche, il faudra bien expliquer devant le peuple que celui qui travaille dans des conditions de pénibilité devrait pouvoir partir plus tôt à la retraite avec une rente non amputée et que celui dont les conditions d’emploi sont moins pénibles devrait pouvoir continuer de travailler.

Pourtant, le message politique actuel, c’est que nous devrons tous travailler plus longtemps.
Nous n’avons pas encore communiqué à ce sujet parce qu’il existe plusieurs solutions. Les nouvelles règles structurelles n’entreront en vigueur qu’en cas de besoin et en deux étapes. Si le déficit atteint un certain seuil, nous introduirons, sur une période de plus de 20 ans, et pas avant 2036, une augmentation progressive d’abord à 66 ans pour les femmes et les hommes. Celui qui aujourd’hui à 40 ans, prendra la retraite à 66 ans et celui qui a 20 ans aujourd’hui prendra sa retraite à 67 ans si les conditions dans 40 ans l’imposent. Cela ne concerne pas tout le monde. Nous avons le temps de nous préparer. Et cela permet d’améliorer notre retraite. Nous avons l’exemple de l’Allemagne qui le met en pratique petit à petit, nous avons des raisons de le faire, nous l’introduisons progressivement et nous l’expliquons. Je crois que même devant le peuple, nous pouvons l’emporter.

Et si cela ne passe pas?
Si nous créons un déficit de l’AVS, nous devrons augmenter les prélèvements sur les salaires. Nous prenons le risque d’entrer dans une spirale négative avec une perte de pouvoir d’achat durant 5 à 10 ans et une baisse de la consommation. Il vaut mieux travailler tous quelques mois de plus pour absorber un déficit qui pourrait atteindre 5 à 7 milliards par an. En 10 ans, c’est 70 milliards, soit le budget de la confédération. Le combler par la TVA, c’est une très mauvaise idée. Une des raisons principales pour lesquelles la Suisse a pu surmonter la crise, c’est sa TVA à 8%. A 20%, comme chez nos voisins, cette ponction devient un frein à la consommation.

Selon vos adversaires, «ceux qui veulent augmenter l’âge de la retraite, sont les mêmes qui n’engagent plus à partir de 50 ans». Que répondez-vous?
Les statistiques le montrent: la proportion des plus de 50 ans en activité est plus importante en Suisse que dans d’autres pays. Les entrepreneurs suisses agissent avec responsabilité et éthique. Mais il y a des accords à trouver pour créer un contexte pour favoriser l’employabilité des collaborateurs jusqu’à l’âge de la retraite. Si nous n’y parvenons pas, il faudrait prévoir des incitations. Ce qui serait regrettable, c’est que cela se fasse par obligation, avec l’impossibilité de licencier pour engager des collaborateurs ayant une autre formation en raison du changement de contexte économique. Comme je l’ai dit, je ne crois pas à la réindustrialisation, mais à des formes d’industrie et de commerce à forte valeur ajoutée. Qui dit valeur ajoutée, dit expérience et donc maintien de collaborateurs d’un certain âge au sein de l’équipe.

L’entretien avec Jean-Marc Probst a été publié dans «l’Agefi».