En quelques mots
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Situation initiale
Le coût de la main-d’œuvre en Suisse compte parmi les plus élevés au monde. Malgré une productivité également élevée, le rapport coût/output se détériore à vue d’œil. Les coûts salariaux unitaires augmentent plus fortement que chez nos principaux partenaires commerciaux, ce qui résulte dans une pression croissante sur la compétitivité de notre économie d’exportation. De nouvelles cotisations salariales ne feront qu’augmenter encore plus ces coûts. À long terme, cela pourrait mettre en péril notre prospérité et le financement de l’État-providence.
Quel choc, lorsque d’un seul trait de plume, Washington a imposé l’année dernière une majoration tarifaire de 39 pour cent sur les exportations suisses. Certes, la situation s’est quelque peu atténuée depuis. Cette mesure a néanmoins montré sans détour à quel point la place économique suisse pouvait rapidement se retrouver pénalisée.
Le coût de la main-d’œuvre est un facteur décisif pour la compétitivité d’un pays. En Suisse, les salaires sont parmi les plus élevés au monde. C’est une bonne chose, car ces derniers reflètent des secteurs à forte valeur ajoutée et une productivité élevée. Mais cela a un coût, puisque la main-d’œuvre suisse est également parmi les plus chères au monde.
La prospérité de la Suisse repose en grande partie sur le fait que ce petit pays qu’elle est peut exporter des produits et des services à travers le vaste monde. Les coûts de production plus élevés en Suisse entraînent une hausse des prix sur le marché international, ce qui nuit à la compétitivité des produits suisses. Une réduction des exportations se traduirait par une baisse des rentrées d’argent en Suisse, et notre pouvoir d’investissement en pâtirait. En outre, les emplois seraient menacés et/ou les salaires devraient baisser. Il en résulterait une baisse de la consommation, des investissements et des recettes fiscales. Cette chaîne d’effet montre que nous avons tout intérêt à rester compétitifs.
Nous jouons certes dans la Ligue des champions de l’économie dans de très nombreux secteurs grâce à une productivité élevée, une précision et une stratégie de niche malgré des coûts élevés. Mais ce modèle à succès repose sur des bases fragiles : l’évolution démographique vide les viviers de talents ; le franc reste dur ; la politique intérieure augmente artificiellement le coût du travail. Tous ces facteurs nuisent à notre compétitivité et mettent en péril le modèle de réussite suisse.
Mais reprenons depuis le début. Où se situe la Suisse en matière de coût de la main-d’œuvre par rapport à des pays qui proposent des produits similaires, notamment des produits chimiques et pharmaceutiques, des machines, des instruments de précision et des montres, et qui sont donc nos concurrents ?
La Suisse affiche l’un des niveaux des coûts de main-d’œuvre les plus élevés au monde
La Suisse est un pays cher, ce n’est pas un secret. Mais l’ampleur de la différence de coûts est remarquable. L’illustration 1 montre les coûts par heure de travail en euros. Fait inquiétant à cet égard : l’écart entre la Suisse et la concurrence ne cesse de se creuser. Les coûts en Suisse étaient déjà nettement plus élevés voilà 15 ans. Depuis, l’écart en chiffres absolus n’a fait que se creuser. Depuis 2010, la différence avec l’Allemagne est passée de 25 à 27 euros de l’heure, et avec les Pays-Bas de 22 à 25 euros.
Illustration 1
Alors, question cruciale : sommes-nous à la hauteur de ces coûts élevés ?
En soi, des coûts élevés ne sont pas une fatalité, à condition que la productivité soit au rendez-vous. Le principe est simple : si un produit est fabriqué en une heure dans le Jura alors qu’un produit identique est fabriqué en Saxe en deux heures, alors le salaire horaire suisse presque deux fois plus élevé serait économiquement justifié.
C’est précisément là qu’entrent en jeu les coûts salariaux unitaires. Cela permet de répondre à la question : combien nous coûte la production d’un seul « morceau » de performance économique en salaire ? Ce chiffre clé permet de comparer des pommes à des poires, ou encore des voitures allemandes à de la viande de bœuf américaine. Seule la contribution à la performance économique de ces produits compte.
L’illustration 2 montre les coûts salariaux unitaires en Suisse et dans d’autres pays. En Suisse, 1 franc de prestations économiques nécessite des coûts salariaux de 70 centimes (coûts salariaux unitaires = 0,7). En d’autres termes : chaque franc de valeur ajoutée coûte en moyenne 70 centimes de travail aux entreprises suisses.
Illustration 2
Ici aussi, on constate à quel point le site de production qu’est la Suisse est cher, aussi bien en valeur absolue qu’au niveau international. Certes, l’écart par rapport à la première illustration est relativisé lorsque la productivité élevée n’est pas prise en compte – il se réduit. Malgré cela, la Suisse reste de loin en tête et devance également la concurrence en termes de coûts salariaux unitaires.
Pourquoi la Suisse reste-t-elle malgré tout compétitive ? Autrement dit, pourquoi achète-t-on encore des produits ou des services venus de Suisse ? Parce que de nombreuses entreprises opèrent dans des niches hautement spécialisées où elles rencontrent moins de concurrence grâce à la qualité, aux brevets ou au leadership en matière d’innovation. Cette position n’est toutefois ni inébranlable ni pérenne.
Les effets de change compensent l’amélioration de la productivité
L’évolution des coûts salariaux unitaires est également encourageante (voir illustration 3 ci-dessus). Depuis le passage à l’an 2000, les coûts unitaires de la main-d’œuvre en Suisse ont augmenté d’environ 73 pour cent. Certes, les coûts de la main-d’œuvre ont également augmenté dans d’autres pays européens, mais moins fortement qu’en Suisse. Ainsi, si l’on se base sur les coûts salariaux unitaires, la position relative sur le marché s’est détériorée.
Ce décalage repose en grande partie sur les taux de change. Le franc fort, en particulier en 2014/2015, a fait grimper le prix de notre valeur ajoutée à l’étranger, et a ainsi influencé les comparaisons avec l’étranger. Si l’on corrige cet effet de change, les coûts salariaux unitaires n’auraient augmenté que de 8 pour cent depuis 2000.
Pourtant, conclure que le franc est « fautif » reviendrait à confondre cause et symptôme. Une monnaie forte est le garant d’une économie stable. Elle rend les importations moins chères, freine l’inflation et force l’innovation – comme un camp d’entraînement pour l’économie d’exportation. Mais ce garant de qualité a un prix : il accroît la pression sur ceux qui vendent à l’étranger. La question n’est donc pas de savoir si le franc est fort ou non. Il faut plutôt se demander quelles hausses de coûts internes supplémentaires ajouterons-nous sur les épaules d’une économie qui doit faire face à des exigences élevées en raison du taux de change ?
Où est le danger ?
Les mises en garde concernant le déclin de la compétitivité ne doivent pas être balayées comme de simples préoccupations de chefs d’entreprises. En effet, l’augmentation constante des coûts salariaux unitaires nous concerne tous, car elle met en péril la compétitivité de l’économie d’exportation – sa position relative face à la concurrence directe avec ses concurrents étrangers.
Les signaux d’alarme sur les sites industriels suisses sont flagrants : les nouvelles se multiplient selon lesquelles des entreprises telles que suppriment des emplois en Suisse ou développent de nouvelles capacités à l’étranger.
L’avenir ne laisse pas présager d’amélioration. Des facteurs importants aggravent encore plus la situation :
- Les tensions géopolitiques et les conflits commerciaux freinent la demande d’exportations suisses.
- Le franc suisse est considéré comme une valeur refuge particulièrement appréciée en période d’incertitude. Cela rend les produits suisses plus chers.
- De nouveaux droits de douane ou d’autres obstacles aux échanges peuvent épuiser complètement les marges déjà limitées et compromettre la rentabilité des exportations.
- L’évolution démographique réduit l’offre de main-d’œuvre, ce qui en fait augmenter le coût.
- Des cotisations salariales supplémentaires ne font qu’augmenter le coût du travail – un problème interne que nous pourrions maîtriser.
Conclusion : le cinquième point, en particulier, requiert l’attention immédiate des responsables politiques. Toute mesure politique supplémentaire qui renchérit le travail renforce directement la concurrence à l’étranger.
Comme l’a montré une étude de BSS Volkswirtschaftliche Beratung et du professeur Marius Brühlhart, des cotisations salariales plus élevées ne pèsent donc pas seulement sur la jeune génération active, mais menacent aussi directement notre force centrale : la compétitivité de l’économie d’exportation suisse, qui génère une forte création de valeur et contribue largement au niveau élevé de nos salaires.
Pour perdurer dans la Ligue des champions de l’économie mondiale, il faut faire preuve de discipline stratégique en matière de coûts. Nous ne pouvons pas influencer l’humeur du président américain. Nous ne pouvons empêcher que notre devise soit encore plus demandée en temps de crise. Mais nous pouvons éviter de nous rendre encore plus chers, ce qui nuirait à notre compétitivité et mettrait en péril aussi bien les emplois que les salaires. Dans la situation actuelle, une augmentation des cotisations salariales reviendrait à se tirer une balle dans le pied.