L’économie en clair

Pénurie de main-d’œuvre qualifiée et chômage croissant des universitaires

En quelques mots

  • Depuis 2010, le nombre de personnes titulaires d’un master en recherche d’emploi a augmenté de 70 pour cent, alors qu’il a baissé de 40 pour cent pour les personnes avec une formation professionnelle initiale.
  • De plus en plus de personnes font des études, mais le nombre de postes leur correspondant n’augmente pas au même rythme. Le ralentissement conjoncturel aggrave encore la situation.
  • Les personnes avec une formation professionnelle supérieure sont les mieux loties : en effet, cette dernière réduit le risque de se retrouver sans emploi après l’obtention du diplôme grâce à une meilleure adéquation avec le marché du travail.
  • En cette période de pénurie de main-d’œuvre, la Suisse ne peut pas se permettre de former des jeunes à des qualifications peu demandées sur le marché du travail.

 

Contexte
La formation a longtemps été considérée comme une voie sûre dans le marché du travail. Aujourd’hui, la situation est plus contrastée. Le passage de l’université à la vie active devient plus difficile, et ce, dans un pays qui manque pourtant de main-d’œuvre. Est-ce un hasard conjoncturel ou le signe d’un problème plus profond ?

Tout d’abord, une bonne nouvelle pour l’ensemble des étudiants et étudiantes : la formation continue de protéger contre le chômage. Même dans l’année qui suit l’obtention du diplôme, période toujours sensible, le taux de chômage des titulaires d’un master universitaire est inférieur à la moyenne suisse. Dans l’ensemble, le degré tertiaire est également robuste : en octobre 2025, le taux de chômage de 2,2 pour cent était inférieur à celui des personnes ayant un diplôme de niveau secondaire II (2,7 pour cent).

Mais il existe des différences flagrantes entre les filières de formation. Les écarts entre l’université, les hautes écoles spécialisées et la formation professionnelle supérieure sont stables depuis des années. Un an après l’obtention de leur diplôme, les personnes avec une formation professionnelle supérieure sont pratiquement toutes embauchées, leur taux de chômage étant d’environ 2 pour cent. Il est légèrement plus élevé pour les hautes écoles spécialisées et nettement plus élevé pour les universités (voir graphique « Taux de chômage un an après l’obtention du diplôme »)

Les raisons sont évidentes : la formation professionnelle supérieure a généralement lieu en cours d’emploi, ce qui l’oriente davantage vers le marché du travail et l’aligne sur la pratique par rapport aux études universitaires. Il n’est donc pas surprenant que ces diplômes permettent d’intégrer le marché du travail plus rapidement et plus durablement.

Mais ce qui est étonnant, et nous amène à la moins bonne nouvelle, c’est l’évolution suivante : désormais, le nombre de personnes au chômage titulaires d’un master universitaire a augmenté d’environ 70 pour cent. Cette situation est d’autant plus frappante que, sur la même période, le nombre de personnes au chômage avec une formation professionnelle initiale a diminué de 40 pour cent, comme le montre le graphique ci-dessous.

Pourquoi ? La formation professionnelle est davantage tournée vers le marché du travail

Ces différences persistent probablement en raison du concept de « matching », c’est-à-dire l’adéquation entre les qualifications et les postes vacants.

Le marché du travail suisse fonctionne globalement bien à cet égard. La formation professionnelle, avec toutes ses facettes, de l’apprentissage à l’école supérieure, en est un parfait exemple. Elle allie théorie et pratique, a une structure proche des entreprises et réagit rapidement aux évolutions du marché.

Les personnes dans ce système entrent rapidement en contact avec le monde du travail : les apprenties et apprentis travaillent dans des entreprises, accomplissent des tâches concrètes et assument des responsabilités. Et il est fort probable que la poursuite de la formation incite à approfondir ses connaissances là où le besoin s’en fait sentir.

Il en résulte un cycle vertueux où formation et travail sont étroitement imbriqués : la formation crée de l’emploi, l’emploi crée des opportunités d’apprentissage.

Pour les formations universitaires, la logique est différente. Elles transmettent les bases scientifiques, la profondeur analytique et la capacité de recherche. Ces compétences sont utiles à long terme et déterminantes pour la capacité d’innovation de la Suisse, mais elles sont moins proches du marché à court terme.

Les aniversitaires doivent souvent gérer la transition vers la pratique. Cette phase dure plus longtemps et est plus sensible aux fluctuations conjoncturelles.

En outre, le choix des études n’est pas sujet aux restrictions (utiles) imposées par le marché du travail, qui sont dictées par l’offre de places d’apprentissage dans le système de formation professionnelle. Cela se traduit par des différences parfois marquées dans les taux chômage entre les différentes filières d’études, tant dans les universités que dans les hautes écoles spécialisées (voir graphique « Taux de chômage par filière d’études en 2023 »).

 

Les universitaires ne sont plus une espèce rare

À cela s’ajoute un changement structurel de l’offre de formation qui passe presque inaperçu, mais qui a des conséquences importantes. Comme le montre le graphique suivant, depuis 2010, la part de la population disposant d’un diplôme universitaire a augmenté de plus de dix points de pourcentage, tandis que celle ayant suivi une formation professionnelle comme niveau d’études le plus élevé a diminué (aucune donnée n’est disponible entre 2020 et 2022 en raison de la crise du coronavirus).

La Suisse produit donc de plus en plus de personnes diplômées de l’université, mais le marché du travail ne les absorbe pas au même rythme. L’offre en personnes diplômées de l’université augmente plus rapidement que la demande.

Cet écart entre le rendement de la formation et la réalité du marché du travail se creuse à vue d’œil. Ce phénomène coïncide avec une demande de main-d’œuvre atone, due à la conjoncture économique, et peut-être déjà, aux premiers effets de l’intelligence artificielle.

La Suisse est donc confrontée à un nouveau défi : ce n’est pas le manque de formation qui pose de plus en plus problème, mais le déséquilibre entre la structure éducative et les possibilités d’emploi.

Quels sont les enjeux ?

Chaque année, le nombre de personnes qui quittent le marché du travail est supérieur à celui de celles qui entrent. Dans un contexte où chaque force de travail compte, nous ne pouvons pas nous permettre de garder des personnes hors du marché du travail pendant des années pour leur transmettre des qualifications guère demandées.

Ce n’est ni efficace ni responsable, tant vis-à-vis des individus que de l’économie.

Si l’État prend en charge la majeure partie des coûts de formation, cet investissement doit avoir un impact économique. La formation ne doit pas être une fin en soi. Ce n’est pas le nombre de diplômes décernés qui est déterminant, mais l’utilité de ces qualifications.

Conclusion : la formation doit être mieux ciblée

Un pays qui consacre de plus en plus de ressources à l’enseignement universitaire affaiblit parfois involontairement la filière de formation qui soutient le plus sa compétitivité à long terme : la formation professionnelle. Pour réussir à l’avenir, il ne suffit pas de former plus, il faut aussi avoir la bonne formation et un système de formation qui s’aligne sur les besoins du marché du travail.