«Les employeurs doivent rendre la formation professionnelle encore plus attrayante»

En Suisse, traditionnellement, la formation est étroitement liée au monde du travail. Sur la base de ses enquêtes au Centre de recherches conjoncturelles de l’ETH Zurich, Ursula Renold montre en quoi les investissements de l’économie dans la formation professionnelle sont payants. Selon cette spécialiste, qui communique ses observations dans le cadre de coopérations internationales sur le thème de la formation, la Suisse doit faire plus pour «vendre» son système de formation, tant à l’interne qu’à l’étranger.

Récemment, le secrétaire d’Etat à la formation Mauro Dell’Ambrogio a critiqué l’internationalisation et l’exportation du modèle suisse de formation professionnelle duale. Que pensez-vous de cette position?
Je ne la partage pas, car je suis certaine que nous avons réellement quelque chose à offrir aux autres pays. Il ne peut être question, bien sûr, d’exporter en bloc notre système de formation professionnelle, compte tenu de l’importance des spécificités culturelles et des particularités économiques des uns et des autres. L’internationalisation consiste bien plutôt à identifier ces différences et les possibles points de convergence dans les échanges avec d’autres pays, et de voir dans quelle mesure la formation professionnelle peut s’inscrire avec succès dans les réalités locales. Par ailleurs, la Suisse a le devoir de faire valoir ses atouts sur le plan international. Je pense que nous ne faisons pas suffisamment ce travail d’explication.

Quels sont les points forts de notre système de formation (professionnelle)?
C’est d’abord une heureuse conjonction, dans le personnel des entreprises, entre bons praticiens du terrain et collaborateurs de formation académique. Il est démontré que cela a un impact positif sur les prestations innovantes. A l’étranger, on se demande souvent pourquoi la Suisse est si innovante malgré une proportion d’universitaires comparativement faible. Autre qualité importante: la porosité de notre système: quiconque termine un apprentissage professionnel a un ticket d’entrée non seulement sur le marché du travail, mais aussi vers des filières de formation ultérieures. Il faut ajouter enfin l’étroit rapport au monde du travail: la dualité des deux sites d’apprentissage école et entreprise. Dualité qui, d’ailleurs, ne se limite pas à la formation initiale puisque, tout au long de notre vie professionnelle, nous pouvons nous perfectionner et nous requalifier afin de rester constamment intégrés au marché du travail.

Par contre, où voyez-vous les défis pour la Suisse?
L’importance croissante de l’anglais est un défi important. Cette langue est encore trop peu encouragée de manière systématique dans nos formations professionnelles. Je ne pense pas ici à une matière supplémentaire, mais à des enseignements entièrement dispensés en anglais, ou en deux langues. Nous avons aussi le problème d’un environnement international qui ne connaît pas suffisamment nos diplômes de formation professionnelle. Avec la mondialisation, cet effort est indispensable non seulement vis-à-vis de l’étranger, mais en Suisse également: si nous n’expliquons pas suffisamment notre système de formation aux étrangers en Suisse, nous devrons alors admettre de plus en plus l’option de leur pays d’origine, à savoir que l’université est l’unique voie de formation valable.

Quels sont, par exemple, les fruits d’une coopération éducative internationale dans d’autres pays?
En Inde, une approche «bottom-up» s’est révélée prometteuse: là-bas, des sociétés suisses qui ne trouvent guère sur place des employés qualifiés ont mis sur pied une sorte de système dual avec d’autres entreprises. Dans l’Etat américain de Caroline du Nord, une initiative de formation professionnelle, également co-initiée par des firmes suisses, connaît le succès depuis plus de dix ans. Autre exemple: Singapour, où il existe un système de formation professionnelle avec une composante scolaire. Il manque encore actuellement l’élément opérationnel intégral, mais je crois que dans dix ans, cette cité-Etat aura mis en place un système semblable au nôtre.

Comment l’économie peut-elle concrètement tirer profit de vos recherches?
Nos recherches montrent où se situe le système suisse de formation dans le paysage international  des systèmes de formation et pourquoi la prospérité de l’économie suisse doit beaucoup à sa formation professionnelle. Précisément parce que le personnel qualifié est actuellement recherché un peu partout, il est essentiel que les entreprises, mais aussi les parents, connaissent les avantages de la formation professionnelle. Nous pouvons montrer, par exemple, que tant les expériences de travail que les «soft skills», tels la compétence d’équipe, l’autonomie ou la résolution de problèmes, sont de plus en plus importants pour les entreprises et que ces aptitudes sont mieux stimulées et acquises sur le lieu de travail qu’à l’école. Le rapport déjà évoqué entre une combinaison équilibrée de qualifications et l’innovation montre aussi clairement à l’économie que le système dual de formation initiale et continue est rentable.

Pour terminer, une question supplémentaire très concrète: Que conseillez-vous aux employeurs en tant qu’entreprises formatrices?
Face à la pénurie de main-d’œuvre, il ne s’agit pas seulement trouver de bons collaborateurs, mais encore de les fidéliser. A cet égard, la stratégie qui consiste à former soi-même la relève et, ainsi, à l’intégrer et à la garder dans l’entreprise me paraît donc intelligente. Mais étant donné que, année après année, moins de jeunes quittent l’école, la concurrence pour attirer des apprentis est toujours plus forte. Ces prochaines années, par conséquent, les entreprises vont devoir réfléchir encore mieux à la manière de rendre les apprentissages plus attrayants, surtout à l’intention des jeunes qui sont susceptibles d’aller au gymnase aussi bien que de suivre un apprentissage. Ces derniers ont besoin d’une offre intéressante. Par exemple un apprentissage combiné à une maturité professionnelle, un enseignement dispensé en anglais ou encore une année de formation à l’étranger.