Les 70 francs ne sont pas le seul contre-argument

6 septembre 2017,  Revue de presse

L’opposition à la réforme Prévoyance vieillesse 2020 est souvent réduite à la question des 70 francs par mois supplémentaires dont bénéficieraient les nouveaux rentiers AVS. Autrement dit, ils ne rejetteraient que la solution de compensation pour l’abaissement du taux de conversion du deuxième pilier retenue par le Parlement. Mais la réforme crée de nouveaux déséquilibres dans le système des trois piliers pour lequel beaucoup d’autres pays nous envient, et engendre aussi de nouvelles lourdeurs administratives pour les entreprises. Son impact sur le budget de la Confédération risque aussi de diminuer les ressources disponibles pour la recherche et la formation – ou pour les agriculteurs, pourtant souvent cités parmi les principaux bénéficiaires de la réforme. Voici les analyses du président de l’Union patronale suisse, Valentin Vogt.

Votre campagne contre la réforme vise les jeunes, ce qui est facilement compréhensible, et les personnes âgées. Pourriez-vous détailler l’impact négatif pour ces dernières?
J’aimerais souligner que cela ne concerne guère les personnes arrivant à l’âge de la retraite après l’entrée en vigueur de la réforme, qui bénéficient des 70 francs supplémentaires. Mais ceux qui touchent déjà leur rente AVS ne reçoivent aucun franc de plus. En revanche, ils doivent participer au financement par le biais du relèvement de la TVA. Et pourtant, c’est la génération de transition (entre 45 et 65 ans) qui bénéficie le plus de la réforme, alors que le deuxième pilier mieux doté contribue déjà à une amélioration relative de leur situation. Avec la réforme, nous aurions donc vraiment une AVS de trois classes: le bonus pour les nouveaux retraités, les retraités actuels qui ne touchent rien, et les moins de 45 ans qui paient la facture. Cela rompt avec l’idée de solidarité inhérente à cette assurance sociale.

Niez-vous alors le besoin d’une réforme?
Pas du tout, le besoin d’une réforme est incontesté, mais il faut une véritable réforme qui garantit la durabilité de la prévoyance vieillesse. Le peuple a déjà refusé l’initative AVSplus. Un refus de Prévoyance vieillesse 2020 signifierait simplement que le peuple ne veut pas d’un élargissement de l’AVS, avec des déficits qui augmenteraient rapidement. Il faut alors se recentrer sur une solution raisonnable: sécuriser le niveau actuel des rentes, oui, mais sans aucun élargissement. Les 70 francs pourraient même avoir des conséquences particulièrement négatives pour les bénéficiaires de prestations complémentaires (PC). Ils obtiendraient certes les 70 francs, voire le relèvement du plafonnement de la rente des couples mariés, mais d’un autre côté, leurs PC seraient réduites d’autant. Les PC, contrairement à l’AVS, étant exonérées d’impôt, ce sont précisément les membres les plus faibles de notre société qui se retrouveraient avec encore moins d’argent dans leur portemonnaie à la fin du mois. Et certains pourraient même se trouver au-dessus du seuil déterminant le droit à ces prestations, perdre ainsi le droit à des PC et par conséquent des centaines de francs.

Vous parlez uniquement de l’AVS.
Parce que les problèmes se situent surtout dans le premier pilier dû à l’évolution démographique. Alors qu’en 1948, il y avait 6,5 actifs pour financer une rente AVS, ce nombre va tomber à 2,3 en 2035. Avec le demi-million de travailleurs qui manquera ces dix prochaines années, la pression va se renforcer. La réforme proposée ne fait que repousser le problème, qui se posera avec d’autant plus d’acuité dès 2030. L’extension de l’AVS agit comme un accélérateur de feu, qui aggrave encore les problèmes structurels de l’assurance. L’objectif final des partisans de cette réforme est de renforcer la retraite étatique. Ce que je ne comprends pas, c’est que les caisses de pensions ne s’en soient pas encore rendu compte. Les partisans ne sont d’ailleurs pas très concrets en ce qui concerne les prochaines mesures à prendre après la réforme.

Comment le deuxième pilier s’adapte-t-il?
Les gens ont tendance à oublier qu’aujourd’hui 6 personnes sur 7 qui ont un deuxième pilier sont assurées dans le surobligatoire. Elles ne seront pas concernées par la baisse du taux de conversion de 6,8 à 6 pour cent, mais elles recevront tout de même la compensation de 70 francs. Nous nous battons contre les tentatives d’opposer un pilier à un autre. Chacun d’entre eux a une sensibilité différente: le premier réagit à l’évolution démographique, le deuxième réagit fortement aux marchés de capitaux, et le troisième – qui ne comprend pas que les assurances-vie, mais aussi la prévoyance sous forme d’une maison -, apporte de la stabilité. C’est cette combinaison-là qui donne la force à notre système de prévoyance vieillesse.

L’AVS et le deuxième pilier devraient garantir le 60% du dernier salaire d’avant la retraite. Cet objectif n’est-il pas remis en question?
Non, nous respectons cet objectif. C’est pour cette raison qu’on est contre un mélange des deux premiers piliers qui rend le système de la prévoyance vieillesse même plus compliqué et risque de le déséquilibrer. Avec la réforme les dépenses de l’AVS vont être plus hautes que sans réforme. Il faut alors être réaliste par rapport à la marge de manœuvre à disposition. Une entreprise en difficultés financières n’augmente pas les salaires de ses employés pour sauver les emplois.

L’abaissement de la déduction de coordination fait-elle également partie des points critiquables? N’entraîne-t-il pas une hausse de coûts pour les entreprises?
Nous avions soutenu de totalement supprimer la déduction de coordination. Le régime tel que prévu par la réforme est très compliqué. La déduction de coordination est aujourd’hui d’un montant fixe de 24’675 francs. Elle correspondra à l’avenir à 40 pour cent du revenu AVS, mais au minimum à 14’100 francs et au maximum à 21’150 francs. De ce fait, il y aura donc, en matière de déduction de coordination, 3 zones avec des montants différents. Cette nouvelle réglementation est alors extrêmement complexe et susceptible d’engendrer d’énormes charges administratives. Le système se transformerait en un véritable monstre bureaucratique.

Y a-t-il encore d’autres aspects de la réforme à critiquer?
La Confédération devrait bientôt verser 700 millions supplémentaires chaque année pour l’AVS qui vont alors manquer au budget fédéral. Il faudra les économiser au niveau des dépenses non liées. Cela peut toucher la formation, mais aussi les paysans, qui sont pourtant souvent cités parmi les bénéficiaires de la réforme. Ceux-là subissent également, tant en tant qu’employeur (cotisations plus importantes) que comme employé, la suppression totale de la déduction sur le salaire de 1400 francs par mois s’ils continuent de travailler au-delà de 65 ans.

L’interview avec Valentin Vogt est paru dans «L’Agefi».